Entretien : Alexandra Moziyan, serial buteuse du FA Marseille
Par Philippe Serve
Les Olympiennes et Christophe Parra le savent. Le 4 janvier, en Coupe de France, et plus tard en championnat, le danger numéro 1 s’appellera une fois de plus Alexandra Moziyan, la buteuse patentée du FA Marseille. Rencontre avec l’attaquante de 26 ans, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions à la sortie de son bureau, au bout d’une journée de travail. Réputée personne de caractère, Alexandra n’a fui aucune question, combinant grande amabilité et totale franchise.

Alexandra, bonjour. Cela fait maintenant trois ans que tu n’arrêtes pas de claquer des buts en D2 avec le FA Marseille, puisque tu en es à 47 en 55 matches, titulaire à chaque fois. Peux-tu nous raconter le déroulement de ta carrière depuis tes débuts, et comment as-tu été amenée à jouer au foot ?
J’ai commencé avec mon grand frère qui est footballeur, en suivant un peu ses traces dans le même club de quartier de Nice, le GSEM. En avançant un peu en âge, je suis passée en benjamin à Saint-Sylvestre [quartier nord de Nice] sous les ordres de l’ancien joueur de l’OGCN, René Bocchi. Au bout de deux ans, l’OS Monaco m’a contactée pour disputer la Coupe Fédérale des 13 ans. Là aussi, je suis restée deux ans, une saison en 13-16 ans, et une en D3. Puis le Celtic Marseille m’a recrutée avec l’objectif de monter en D2, objectif atteint avec le titre de championnes de France de D3. Je suis revenue alors sur Nice à la demande de ma mère qui souhaitait que je poursuive mes études ici. J’avais 16 ans et étais en Seconde. J’ai joué à ce moment-là à Lorgues (Var) pendant deux ans. Quand le club a été dissous par manque de financement, j’ai évolué au Cannet-Rocheville, puis à l’OGC Nice, avant que Yoann Silvy, mon ancien entraîneur au Celtic, me recontacte. Il avait le projet de remonter l’équipe, suite aux problèmes qu’avait connus le club [bagarre et rétrogradation du club de D2 à DH, avec de lourdes sanctions pour certains dirigeants et joueuses]. Le projet m’a plu, j’avais de bonnes relations avec le coach. Je suis donc repartie jouer pour le Celtic il y a 4 ans [devenu depuis le FAMF], et nous y avons fait notre petit chemin…
Pourquoi n’avais-tu pas tenté l’OGC Nice plus tôt ou n’y es-tu pas restée ?
J’y suis passée, mais ce n’est pas structuré, le club ne s’intéresse pas à sa section féminine. Je préférais donc avoir un vrai projet sportif, même avec un petit club de quartier de Marseille, plutôt qu’un de renom, mais qui ne souhaite pas évoluer.
Tu es niçoise, tu travailles et vis à Nice, ce qui doit quand même te compliquer pas mal la tâche, jouant pour un club situé à 250 kms de là…
Oui, c’est compliqué et lourd au niveau des contraintes : les déplacements, les entraînements que je fais seule. J’ai des programmes, et m’entraîne dans la semaine avec des clubs de garçons, ici à Nice, pendant la semaine, et le vendredi je rejoins Marseille pour le faire avec mon équipe.
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Le FAM accède à la D2 à la fin de la saison 2011-12, et passe tout près de monter en D1 la saison suivante, après un départ canon : 9 victoires sur les 10 premiers matchs, avec 12 buts pour ton compte dans le même temps. Vous aviez finalement terminé 2e derrière Muret. Des regrets encore aujourd’hui ?
Oui et non. Vu le parcours de Muret la saison suivante en D1 qui a été catastrophique [22 matches, 21 défaites, 1 nul, et la relégation], et je ne pense pas que notre club ait pour l’instant les structures nécessaires pour monter en D1. On avait fait une bonne partie de saison, et le regret est de ne pas avoir continué sur cette lancée. On produisait du beau jeu, mais en bénéficiant en même temps de pas mal de chance, celle des débutants. On arrivait, personne ne nous connaissait. Donc, sentiment partagé. Mais Muret en D2 était vraiment plus fort. Et puis, si nous étions montées, on aurait fait un aller-retour, ça en aurait dégoûté certaines et peut-être cassé le club.

La saison dernière a été plus difficile, avec une 8e place à l’arrivée, et 16 pts de moins qu’à l’exercice précédent. Comment expliques-tu que vous n’ayez pas réussi à transformer l’essai ?
Nous ne nous sommes sans doute pas assez remises en question sur notre jeu, on a gardé les mêmes principes, on n’a pas réussi à évoluer et à surprendre, car maintenant nous étions connues. Il nous a manqué le brin de chance de la saison précédente. Les matchs que l’on gagnait avec un but de dernière minute ne se sont plus reproduits.
Cette saison, vous donnez souvent l’impression d’être capable du meilleur comme du pire. Comment l’expliques-tu ?
C’est exactement ça, oui. Comment l’expliquer ? Bon, nous n’avons pas eu de préparation facile à cause des problèmes de terrain, du changement d’entraîneur… Le début de saison a été pas mal chaotique, avec un manque de sérénité. Et quand on commence à perdre, ça s’empire. Nous n’avons pas assez confiance en nos capacités. Dans un même match, nous sommes capables de passer du meilleur au pire, comme contre Muret. On gagne 2-0 en première mi-temps, le match semble facile et plié, et on perd 4-2 à la fin. Ou contre Aurillac-Arpajon, on mène 3-0 à la 60’, et on gagne difficilement 4-3…
… sans oublier l’OM, contre qui vous êtes menées 0-2 et en infériorité numérique et revenez à 2-2, là c’est l’inverse…
Contre l’OM, le contexte est un peu spécial, c’est un derby. Donc, pour les filles il y a une fierté qui nous permet de nous relever, même à 0-2, ce que nous n’avons pas su faire contre Claix ou d’autres… Dans l’ensemble, on n’a pas eu non plus beaucoup de chance, pas mal de blessées, avec des blessures assez graves et de longues durées : une fracture tibia-péroné, une autre les croisés, une les ligaments de la cheville. Notre effectif n’est pas non plus très large. Nous n’avons pas beaucoup de moyens, pas de primes, et les joueuses doivent souvent partir en raison de leur travail qui prédomine. Tous les ans, on en perd, et on n’en récupère pas forcément. On n’a pas de groupe U18 assez costaud pour venir en réserve.

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Là à mi-saison, vous êtes 7e, à 14 pts de Nîmes. Beaucoup trop pour espérer finir en tête et monter en D1. Quel est donc votre objectif sur la 2e partie de saison ?
On va viser les 4 premières places, mais l’objectif est plus au niveau du jeu, le remettre en place, se donner du plaisir sur le terrain, ce que nous demande notre nouvelle coach. Mieux jouer, car là, même quand on gagne, on n’est pas forcément contente du jeu fourni. On ne visait pas la montée. On n’a quasiment pas de risque non plus concernant la descente.
« Remettre votre jeu en place », pour reprendre ton expression, servira aussi de base pour la saison prochaine ?
Oui, voilà. Après, on ne sait pas de quoi l’année prochaine sera faite, car il y a toujours ces problèmes de terrain, d’effectif… Donc, on vit un peu au jour le jour, et on essaie de se faire plaisir. On se dit que si ça devait être la dernière année ensemble, comme nous sommes un groupe de bonnes copines, on aimerait bien finir sur une bonne note.
Le 4 janvier, le FAMF va retrouver l’OM en 32e de CdF pour un nouveau derby 100 % marseillais, comme l’an passé au même stade de la compétition (1), mais cette fois l’OM est en D2 et non plus en DH. Vous jouerez à domicile. Comment appréhendes-tu ce match ?
D’abord dommage qu’il soit le 4 janvier, pas forcément une bonne période pour tout le monde, même si on ne va pas vraiment arrêter les entraînements. Il devrait y en avoir un de moins dans la semaine… Ensuite, pour moi, un match comme un autre, mais c’est la Coupe. Comme on l’a dit, en championnat nous sommes un peu dans le ventre mou, alors si elle peut venir nous donner un petit plus, un objectif, avec un beau parcours comme l’an passé… Pouvoir jouer une D1… Après, dommage que ce soit l’OM, avoir deux équipes marseillaises un peu plus haut dans la compétition aurait été bien pour la ville.
Pour la Niçoise que tu es, vivant à l’écart de Marseille quasiment toute la semaine, de quelle manière le concept de « derby marseillais » te parle-t-il ?
Ça ne me parle pas du tout. La seule chose est que j’ai passé quatre ans au FAMF, et ça me fait un peu de peine de voir pour les gens de ce club autant d’attraction pour l’OM, juste parce que c’est l’OM. Donc, ma motivation est là, pour ces gens qui se battent depuis des années et n’ont jamais reçu les moindres félicitations, alors que nous avons fait un parcours même meilleur que celui de l’OM actuel. Ce sont de vrais Marseillais, mais non récompensés, car ils ne s’appellent pas Olympique de Marseille.

OM-FAMF cette saison en D2 (2-2)
Est-ce qu’il y a, sans langue de bois, une certaine amertume ressentie par rapport à l’OM, ou on se réjouit quand même que sa section féminine existe et marche bien ?
Je pense qu’on est tout à fait conscient qu’on ne peut pas rivaliser avec une structure comme celle de l’OM. Et plus vite elles monteront les échelons, plus vite nous-mêmes profiterons peut-être de retombées, comme Nîmes par rapport à Montpellier, avec beaucoup de filles du MHSC qui vont après à Nîmes. Non, il n’y a pas d’amertume, tout le monde est supporter de l’OM en Ligue 1. Mais on constate juste un manque de reconnaissance envers le travail fait.
"L'OM m'a plus impressionnée l'an passée que cette saison"
Parlons un instant de l’OM féminin, puisque ce blog lui est dédié. Tu l’as donc joué l’an passé en Coupe, et cette année en Championnat. Quelles différences as-tu notées entre ces deux OM, d’une année sur l’autre ?
Déjà, ils ont recruté certaines joueuses, comme Caroline Pizzala. Même en DH, l’an passé, j’avais trouvé l’équipe pas mal, basée sur le collectif. Elle m’a plus impressionnée sur ce plan l’an passé que cette saison, où ça repose davantage sur les individualités qu’ils ont recrutées. Leur jeu est plus stéréotypé, on sait très bien d’où ça va partir.
Les Olympiennes qui t’ont le plus impressionnée ?
L’an dernier, Léa Rubio était vraiment la leader technique. Elle n’a pas joué contre nous cette saison, suspendue, et on en était bien contente [rire]. Là, en championnat, elles n’ont pas très bien joué contre nous, et elles ne m’ont pas impressionnée, ni par leur jeu, ni par les individualités.

Contre Dommartin, en 16e de CdF 2013-14
L’an passé, vous étiez allées jusqu’en huitième de finale de Coupe de France, où vous aviez cédé devant Soyaux, 6ème équipe de D1 [1-4, en ayant craqué seulement à la fin]. Tu avais d’ailleurs marqué le but de ton équipe. La Coupe de France, c’est vraiment particulier ?
Oui, incontestablement. En 16e, on avait joué à Dommartin, près de Lyon [DHR, 4-0 pour le FAM], et il devait y avoir 200 à 300 spectateurs, une ambiance plus chaude. On trouve des petites équipes qui essaient de donner plus, c’est le match de l’année, comme nous contre Soyaux. Sympa, de jouer dans des ambiances de fête… Là, si on passe le 32e, j’aimerais bien ne pas tomber contre une équipe de notre poule, afin de voir une autre région ou une façon de jouer différente.
"Ce qui s'est passé aux Olives, pas facile à gérer"
On sait les gros problèmes que rencontre le FAM… au fait, entre vous, vous dites FAM ou F.A.M.F. ?
Nous, on dit toujours Celtic… [rires]
Donc, problèmes au niveau des infrastructures d’entraînement. L’équipe première (D2), par exemple, a ses trois entraînements hebdomadaires sur trois lieux différents. Sens-tu tes coéquipières perturbées, et penses-tu que les résultats s’en ressentent ?
Aujourd’hui non, plus, car on a pris l’habitude des trois terrains. Mais ce qui s’est passé aux Olives, l’embrouille avec l’équipe de garçons là-bas, oui, j’ai senti que ce n’était pas facile à gérer, avec les menaces reçues. (2 et 3) On voulait juste pratiquer notre sport. On n’allait pas aux Olives pour ennuyer qui que ce soit. Alors, en arriver avec des menaces sur notre Présidente qui est une bénévole, ça nous a un peu perturbées. Pourtant, le club a essayé de trouver des arrangements, de discuter et de partager des créneaux, mais ils n’ont rien voulu entendre. Habitant tous en face, ils se sont approprié le terrain… Il y a eu des réunions de District, je ne connais pas les détails, mais pas de mouvement de foule pour nous aider à trouver un terrain.
OLYMPIENNES ET MARSEILLAISES, ainsi que le compte tweeter associé @BlogOMFeminines s’était fait l’écho de votre situation et avait exprimé sa solidarité, en informant aussi l’OM. Avez-vous eu des signes venant du club ?
De ce que je sais, non… Maintenant, je ne sais peut-être pas tout… Après, c’est de bonne guerre, ils ne sont pas là pour nous aider non plus. Même si une prise de position aurait été sympa. Mais bon, ce n’est pas leur « problème », non plus.
Un mot sur votre nouvelle entraîneur suisse, Sophie Sillère ?
On sent qu’elle a du vécu, elle a entraîné les Young Boys de Berne. Elle possède un côté carré typique des pays du nord, ce dont nous avons besoin, car nous sommes toujours en train de rigoler. Elle est vraiment bien. Il est un peu tôt pour récolter les fruits de ce qu’elle a semé, car elle n’est là que depuis un mois et demi. Il lui a fallu une période d’adaptation. Elle n’a pas voulu nous brusquer dès le départ, mais je crois qu’elle commence à s’imposer. Elle est costaude, sait dire quand ça va ou pas. Tactiquement, elle apprend à nous connaître en bougeant quelques petites choses. Elle va peut-être faire changer des filles de poste, ou pas, changer de schéma tactique. Je pense qu’en deuxième partie de saison, elle décidera vraiment.
Comment définirais-tu ton style de jeu ? Tes qualités principales ?
La vitesse. Tout ce qui va avec le jeu en profondeur. Après, j’essaie d’être le plus adroite possible devant le but.
Sur quels points considères-tu avoir encore à progresser ?
Il y en a plein… Le jeu défensif. Surtout sans ballon. Le replacement. J’ai toujours un peu de mal à assimiler qu’en tant qu’attaquante, je dois aussi défendre. Et mon agressivité, défensive donc, qui est pour l’instant insuffisante.
Selon toi, pour empêcher Alexandra Moziyan de marquer, comment doit s’y prendre l’OM ?
Je ne sais pas [rire] ! Je n’ai déjà pas réussi à marquer contre elles dans le jeu, donc je ne vais pas y ajouter un tuyau. [Alexandra a marqué cette saison sur pénalty, et était remplaçante l’an passé en Coupe]
As-tu une joueuse, française ou étrangère, que tu admires particulièrement, et pourquoi ?
Dans le football féminin ? Pas trop. Mais j’aime bien Lira Alushi [ex-Bajramaj], l’Allemande du PSG… Lotta Schelin, aussi, car elle joue bien, est efficace.
"Professionnelle ? Tout dépendrait du projet. "
Si demain un club de D1 s’intéressait à toi, éventuellement avec un contrat professionnel à la clé, serais-tu intéressée ? Ou le football pro ne rentre-t-il pas du tout dans tes plans ?
Je pourrais l’être. Tout dépend du projet. J’ai 26 ans, plus 19 ou 20. J’aurais davantage besoin de réflexion. Ce serait intéressant de toucher un peu et pendant quelques années le haut niveau, ça me plairait, mais j’ai une situation professionnelle établie [Alexandra travaille à l’URSAFF de Nice], d’où la nécessité d’une réflexion.
Sans remettre en question ta fidélité et ta loyauté envers le « Celtic »… et si c’était l’OM, ce club, qui te proposait un tel contrat une fois en D1 ? Je précise que cette hypothèse n’engage que moi !
Tout dépendrait de mes dirigeants, comment ils le prennent. Si c’était un projet très structuré et emballant pour moi, aller à l’OM ne me freinerait pas du tout. Après, par respect, j’en parlerais à mes dirigeants, et si vraiment ça gênait, je ne le ferais pas. Dans le cas contraire, pourquoi pas ? Tout dépendrait du projet. Mais je pense que l’OM fera venir des joueuses de bien plus haut niveau.
Quand vous affrontez l’OM, est-ce que le fait de jouer contre des filles, assez nombreuses, qui ont porté le maillot du Celtic, pose des problèmes ou pas ?
Non, parce que ce sont des filles qui n’ont pas marqué le club. Elles ne faisaient pas partie du projet établi au FAMF il y a quatre ans, ou sont parties très jeunes. Donc, non. Après, il y en a peut-être à la mémoire courte, et qui oublient même qu’elles en ont porté le maillot [rire].
Je peux te dire aussi que Christophe Parra a beaucoup d’estime pour ton équipe et n’a jamais hésité à en faire les éloges.
Oui, je sais, il y a de bonnes relations. C’est quelqu’un de bien, avec des valeurs, et un bon entraîneur.

- Lors de l’édition de Coupe de France 2013-14, le FAMF avait éliminé l’OM sur son terrain, 1-1, 4 tàb 3.
- http://www.lamarseillaise.fr/sports/football/31284-la-fa-marseille-feminin-mis-a-l-index
Merci à Alexandra pour ce passionnant entretien, ainsi qu’à la Présidente du FAMF, Claude Cocchi, qui l’a permis. Bonne chance à Alex et à son club pour la suite de la saison.
Entretien réalisé à Nice, le 18 décembre 2014.
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